Tribune – La singularité de la Seine

Dans une tribune, Simon Ronai et Gwenaël Querrien, membres de l’association La Seine n’est pas à vendre, présentent les caractéristiques de la Seine et proposent de « faire du fleuve un sujet de droit et non plus un objet, pour pouvoir le défendre juridiquement autrement qu’en termes de propriété ».

Comme ailleurs dans le monde, chacun des bassins versants des cinq grands fleuves français (le Rhin étant transfrontalier) a des caractéristiques singulières qui doivent être prises en compte pour définir collectivement des politiques publiques adaptées et crédibles. C’est vrai tant pour leur géographie (dimensions, type de parcours, pente, nature des sols…) que pour leur degré d’aménagement, visant historiquement la navigabilité et la régulation du débit (protection contre les crues et la sécheresse), puis la production d’électricité. Leur niveau d’artificialisation, du plus au moins fort, met en tête le Rhône et le Rhin, puis la Garonne, la Seine et enfin la Loire qui n’est pas pour autant “naturelle“ sur l’ensemble de son parcours (1).

La Seine au niveau de Grand Paris Seine & Oise. © Tibo Dhermy/Octave Despointe

Depuis le XIXe siècle, la Seine n’est plus du tout un fleuve sauvage. Son cours et ceux de ses affluents ont été régulés – dès le XIIe siècle pour la Bièvre (2), au XVIe siècle pour l’assèchement de territoires humides du lit majeur comme le Marais par exemple… -, tant pour limiter les inondations à Paris que pour améliorer la navigabilité et éviter de longues périodes d’assèchement telles qu’on peut les constater sur la Loire en été (3). Différents dispositifs ont permis cette régulation : canaux de dérivation, écluses, barrages, lacs réservoirs, canalisation du fleuve par endiguement des rives (quais hauts à Paris), dragage des fonds. La domestication des fleuves pour des raisons utilitaires paraissait une évidence jusqu’aux années 1970 où les préoccupations environnementales ont lentement émergé, mettant en évidence les dégâts occasionnés au fleuve et donnant lieu à des débats voire à des actions de terrains de type ZAD parfois violemment réprimées.

Si l’on s’intéresse plus spécifiquement à la Seine, on voit qu’elle a des dimensions et un débit modestes. Elle prend sa source à 446 m d’altitude sur le plateau de Langres, dans la commune de Saint-Germain-sur-Seine (Côte d’Or) avant de traverser le Bassin parisien et d’arriver en Normandie après une succession de boucles, de falaises, de marais, de zones humides où la nécessaire restauration des équilibres écologiques est désormais progressivement engagée.

C’est un fleuve relativement court : 776 km dont 519 navigables (la Loire 1 006 km, le Rhône 813 km, la Garonne 529 km). Son bassin versant couvre 76 500 km2 (Loire 117 000 km2, Rhône 95 500 m2, Garonne 55 000 m2). Même si son débit de 500 m3 à l’embouchure (250 m3/s à Paris) est assez faible (Rhône 1 820 m3, Loire 850 m3, Garonne 620 m3), elle a connu trois crues centennales (25 000 m3/s en 1910) et leurs conséquences estimées seraient aujourd’hui de plus de 30 milliards d’euros de dommages, avec 600 000 emplois menacés et 5 millions de sinistrés. La dernière crue de juin 2016 a été un coup de semonce qui a mis en relief la grande vulnérabilité de toute la vallée, et notamment de la métropole parisienne, désignée comme territoire à risques importants d’inondations.

La quasi-totalité de son cours a été progressivement refaçonné par les hommes pour leurs besoins de navigation (26 écluses) et leur sécurité. Depuis 1924, les systèmes d’endiguement entre Choisy-le-Roi et Gennevilliers ont permis de minimiser les effets des risques d’inondations qu’avaient renforcés l’assèchement de zones humides dans le lit majeur comme évoqué plus haut. Depuis les années 1960, la construction de quatre grands lacs réservoirs couvrant 101 km2 et pouvant stocker 800 millions de m3 (Marne, Seine, Aube, Pannecière) permet d’écrêter les crues en période hivernale et de soutenir le débit même pendant les périodes de sécheresse. La construction d’un cinquième aménagement est toujours envisagée dans la plaine alluviale de La Bassée, en zone humide. Ainsi, dans le cœur de la métropole et notamment à Paris, le niveau de la Seine est maintenu constant entre les écluses du port à l’anglais à Vitry et l’écluse de Suresnes.

Son cours, qui irrigue 17 départements et 330 communes, a fixé depuis longtemps la place et le développement de la région capitale d’un des Etats les plus anciens et puissants, une centralité politique transformée en un site patrimonial, industriel et urbain exceptionnel, les berges de Seine du cœur de Paris étant inscrites au Patrimoine mondial de l’Unesco.

Elle irrigue un bassin au cadre monumental fait de boucles successives habitées par 15 millions de personnes, soit 23 % de la population française, et où 7,3 millions d’emplois produisent 35 % de la richesse nationale.

Elle s’ouvre sur la mer la plus fréquentée du monde qu’elle relie aux trois grands ports du Havre, de Rouen et de Paris, en cours d’intégration en une seule entité, Haropa port, pour traiter le tiers du trafic maritime et fluvial national et mieux relier le Grand Paris aux échanges commerciaux internationaux.

La Seine illustre un paradoxe : c’est un petit fleuve qui traverse une très grande métropole continentale. Progressivement une logique de corridor économique performant s’est imposée avec les grands ouvrages qui permettent la navigation, toutes les formes de mobilité, et une somme de flux et d’aménagements urbains qui menacent l’écosystème des rives et plus globalement un patrimoine naturel et paysager fragile.

Aujourd’hui, la pression humaine forte et désordonnée impose de repenser la gouvernance de toute la vallée pour permettre les arbitrages dans l’usage de l’eau et des espaces très exposés qui doivent être préservés au minimum comme un bien commun. Au-delà, ne faut-il pas reconnaître le fleuve (tous les grands fleuves) comme un organisme vivant dont nous dépendons et qu’il faut absolument préserver en anticipant les évolutions à venir liées au changement climatique ? D’où l’idée de reconnaître des droits à la nature, de faire du fleuve un sujet de droit et non plus un objet, pour pouvoir le défendre juridiquement autrement qu’en termes de propriété. C’est toute une culture du fleuve qu’il s’agit d’élaborer, de diffuser, et de renforcer autour de la Seine qui est un organisme vivant mais ne sera plus jamais un fleuve sauvage.

Simon Ronai et Gwenaël Querrien (pour LaSPAV)

 

1. « Les grands fleuves français, entre nature et société », Clios prépa, 2019.

2. Centre des monuments nationaux : « Quelques clés pour comprendre l’histoire de la Seine à Paris ».
Voir aussi Paris, métropole sur Seine, Apur, Paris-Projet n°40, 2009, et « La Bièvre », document Apur, 2001.
Et « Petite histoire de France de la navigation intérieure », extrait de Bateaux des fleuves du monde, François Beaudouin, 2017, Musée de la batellerie et des voies navigables, Conflans-sainte-Honorine,

3. Sur la Seine elle-même, une première écluse en 1813 a permis de contourner l’obstacle artificiel qu’était le pont de Pont-de-l’Arche. Puis, un premier barrage a été construit en 1851 à Poses afin de créer un bief en amont avec un meilleur tirant d’eau pour les bateaux. Une écluse a permis de contourner cet obstacle artificiel.

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