B. Le Sueur : « L’histoire de la Seine est méconnue du grand public »

Historien et professeur honoraire de l’Université de Cergy-Pontoise, Bernard le Sueur publie un livre baptisé « Mise en Seine » (Le Pérégrinateur) qui raconte l’histoire du fleuve et l’évolution de la relation des habitants avec lui. Auteur de nombreux ouvrages sur les cours d’eau français et ancien responsable du service d’animation pédagogique du musée de la batellerie de Conflans-Sainte-Honorine, il a développé le concept de flurbanisation pour caractériser le mouvement actuel de reconquête des berges par les villes.

Comment est venue votre passion pour les fleuves ?

A l’Ecole des hautes études en sciences sociales, j’ai participé dans les années 1970 à l’enquête sur « La France que nous venons de quitter » dirigée par Joseph Goy et André Burguière dans le cadre de laquelle j’ai étudié notamment la vie d’un « pénichien ». Des travaux dont j’ai fait la synthèse lors de mon doctorat [soutenu en 1994, ndlr] qui portait sur les rivières, canaux et leurs navigations. J’ai ainsi défini une périodisation de l’histoire de nos cours d’eau avec quatre périodes : le néolithique, l’antiquité, la période traditionnelle (XIe-XVIIIe siècle) et la période industrielle. Des éléments parus dans le livre « Navigation intérieure de la préhistoire à demain ». J’ai ensuite fait la démarche inverse en m’intéressant aux cours d’eau, dont le Canal de Bourgogne avec Voies navigables de France en 2023, pour vérifier si ce modèle leur convenait.

Bernard le Sueur. © DR

Pourquoi vous intéressez-vous à la Seine aujourd’hui ?

Quand j’ai entendu que la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques était prévue sur la Seine, j’ai eu l’idée d’écrire un livre dessus car elle est méconnue du grand public. L’objectif est de publier un ouvrage simple en respectant les grandes périodes que j’ai définies, avec deux ou trois éléments saillants pour chacune d’elles. Ceci permet de donner une chronologie différente de celle que j’entends régulièrement. Jusqu’à la fin du XVIIe siècle, c’est la Seine qui commande, puis à partir du XVIIIe siècle et surtout au XIXe siècle, l’homme prend le pouvoir. Depuis une dizaine d’années, on voit les rivières reprendre leurs droits, notamment avec les inondations. Les gens redécouvrent que c’est un être vivant.

Comment se traduit cette « prise de pouvoir » de l’homme sur le fleuve ?

La Seine est le meilleur exemple de la domestication des rivières. A la période traditionnelle, les habitants sont en osmose avec elle et, jusqu’à 1850, elle vit à son propre rythme. De ce fait, elle impose ses volontés aux riverains et aux navigateurs. Progressivement, les hommes vont intervenir. A Paris, Charles le Chauve fait construire un pont qui s’effondre au bout de quelques années, mais les débris ne sont pas retirés de la Seine et cela coupe la ville en deux : une navigation plutôt vers l’amont d’un côté et vers l’aval de l’autre. A partir de ce moment-là, Paris va regarder vers l’amont, d’où arrivent les blés et les bois. Il y avait alors des ports spécialisés où les habitants venaient pour acheter de la marchandise et la redistribuer dans la ville.

Mais à la  fin du XVIIIe siècle, la population est trop importante et la capacité de circulation n’est plus suffisante. On cherche donc d’autres moyens pour alimenter la ville : avec l’arrivée des bateaux à vapeur, Paris regarde de plus en plus vers l’aval d’où vient le charbon. Ce trafic n’est possible que grâce au barrage mobile éclusier. On va donc maîtriser la Seine, transformée en canal, rendant possible le développement d’industrie en Ile-de-France. La rupture est totalement consommée par Pompidou avec la création des autoroutes sur les berges.

Comment ce mouvement s’est-il inversé ?

Le changement se fait progressivement dans la foulée de Mai 68. Les envies de nature reviennent et mettent la pression sur Valéry Giscard d’Estaing [alors président de la République, ndlr] qui interrompt les nouveaux projets de voies sur berge. Ce mouvement culmine dans les années 1990 avec les grandes villes, notamment Lyon, qui réaménagent les berges. Les gens reconsidèrent leurs rivières. J’ai appelé ce phénomène la « flurbanisation », en référence au concept de rurbanisation [qui désigne l’urbanisation des campagnes autour des villes, ndlr].

Organiser la cérémonie d’ouverture des JO sur la Seine participe-t-il à ce mouvement ?

J’ai pris un risque à ce sujet car j’ai parié dans mon livre que l’événement aurait bien lieu. Ce serait un symbole extraordinaire du retour des gens sur la rivière. Il y a eu des épreuves sur la Seine aux JO de 1924. Elle était aussi très présente lors des Expositions universelles, le Palais de Chaillot et la Tour Eiffel en témoigne mais il y avait de nombreux pavillons le long du fleuve.

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