C. Jacquot : « Nous sommes face à un réel déficit de projets de territoire à l’échelle intercommunale »

Architecte associée de l’agence NaaJa, Catherine Jacquot déplore l’absence d’un aménagement du territoire adapté aux enjeux du XXIe siècle et prenant en compte les périphéries des villes et les territoires ruraux. Pour l’architecte conseil de l’Etat, il faut non seulement faire preuve d’imagination, mais aussi donner toute sa place au dialogue entre collectivités grâce à l’intercommunalité, avec une démocratie locale renouvelée.

Que reprochez-vous à l’aménagement actuel du territoire ?

Malgré les discours, nous en sommes toujours à un aménagement du XXe siècle cantonné aux schémas traditionnels. Pourtant les politiques publiques depuis 20 ans prônent un aménagement durable des territoires avec plusieurs lois (Alur, TECV, etc.) dont la dernière en date est la loi sur la biodiversité de 2016. Les zonages fonctionnels par exemple sont encore très prégnants selon des critères économiques et fonciers qui ne peuvent perdurer que grâce à un trafic routier intense.

Catherine Jacquot. © DR

En régions, le seul budget qui ne baisse pas est celui des infrastructures routières. Nombre d’élus locaux continuent de penser que, sans centre commercial, zone d’activités ou autoroute, il n’y a pas de développement économique possible dans leur territoire. Pourtant, des morphologies urbaines et territoriales alternatives existent.

Comment expliquer ces défaillances ?

Nous sommes face à un réel déficit de projets de territoire à l’échelle intercommunale, permettant de rompre avec des logiques obsolètes d’implantation des fonctions. La réussite d’une réelle mixité des fonctions se mesurera à la réduction des déplacements dont la pandémie actuelle nous a donné un aperçu. Réduire les déplacements, repenser l’implantation et l’architecture des lieux du travail en réimplantant des lieux de production en ville seraient une première manifestation d’une politique urbaine et foncière renouvelée. Une nouvelle relation de proximité et d’interdépendance entre l’habitat et les lieux du travail est à mettre en œuvre.

A qui attribuer la responsabilité de ce déficit de projets de territoire ?

A un certain conservatisme des acteurs de l’aménagement. Les décisions d’aménagement sont soit trop fragmentées (à l’échelle des rivalités communales), soit abusivement centralisées (sans concertation), elles n’intègrent pas les échelles pertinentes d’intervention sur les territoires. Sur le Grand Paris, l’intercommunalité par exemple est loin d’être pleinement efficiente : les impératifs de transition écologique et les enjeux économiques sont mis en opposition, alors qu’ensemble ils peuvent transformer notre cadre de vie vers plus de bien-être et une meilleure organisation sociale et économique. Il faut travailler sur le déjà-urbain, comme le préconise le zéro artificialisation nette (ZAN). Une démarche itérative du global au local de l’aménagement du territoire est fondamental.

Quels sont les risques de ces défaillances ?

Quoi qu’on en dise, Paris peine à sortir de l’aménagement intra-muros. Si l’on s’éloigne un peu, on est face à des territoires où le mal-logement et les inégalités sociales sont criants. Cela est vrai aussi des villes moyennes qui deviennent des territoires relégués avec des centres-villes en déshérence. La revitalisation des cœurs de ville est essentielle pour ne pas concentrer toutes les richesses à Paris ou dans les métropoles et proposer une urbanité alternative. C’est l’opportunité d’inventer un mode de vie différent qui ne se fera pas sans le levier de l’investissement public.

La réhabilitation des logements existants est, plus encore que la construction neuve, un enjeu majeur de la transformation écologique de nos modes de construction. Dix millions de logements sont à rénover d’urgence, on trouve parfois plus simple de démolir, un tel gaspillage est une aberration alors que l’urgence climatique nous incite au réemploi.

De même, n’est-il pas temps de rompre avec les deux modèles de nos lieux de travail : l’immeuble de bureau en verre dans son quartier d’affaires et les bâtiments sans architecture, de nos entrées de ville et des zones d’activités et de commerces ? Les évolutions vers un aménagement durable des territoires ne se feront pas sans l’adhésion et la concertation avec les acteurs locaux et les habitants. Au final, c’est la gouvernance et l’ingénierie de l’aménagement du territoire qui doivent être totalement repensées.

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