La présidente de Caux seine Agglo et vice-présidente de la région Normandie, Virginie Lutrot, publie une tribune en faveur de la réindustrialisation dans laquelle elle met au défi l’Etat de donner aux territoires les moyens de leurs ambitions avec un maître mot : la liberté d’action.
« En France, l’État a perdu sa culture industrielle. La réindustrialisation est devenue un refrain dans la bouche des responsables politiques. Depuis 2020, les plans se succèdent – France Relance hier, France 2030 aujourd’hui – et les promesses s’accumulent. Mais sur le terrain, la reconquête industrielle reste un horizon plus qu’une réalité. Derrière les fermetures d’usines et les terrains laissés en déshérence, une vision s’est effritée : celle de l’industrie comme pilier du pays, de ses territoires, de sa souveraineté.

Virginie Lutrot, vice-présidente de la région Normandie et présidente de Caux Seine Agglo. © David Arous
L’industrie n’est pas un secteur parmi d’autres. Elle structure les chaînes de valeur, façonne les paysages, dynamise les bassins d’emploi. Or, elle ne pèse plus que 10 % du PIB français, contre 15 % en moyenne dans l’Union européenne. En Allemagne, elle atteint 20,8 %, en République tchèque 38 %. La comparaison est brutale : la France s’est désarmée.
Alors même que la décarbonation et la circularité pourraient être les moteurs d’une renaissance, nombre d’industriels renoncent à investir en France, rebutés par un cadre environnemental trop complexe. Le discours économique et le discours environnemental suivent en France des lignes parallèles, qui ne se croisent jamais. Il est urgent de bâtir une industrie sobre et durable : faire converger la survie productive et la lutte contre le dérèglement climatique – non plus comme deux politiques distinctes, mais comme un seul et même projet national.
L’économie circulaire avance trop lentement en France. Les filières du recyclage ou de la bioéconomie peinent à se structurer, enfermées dans un modèle où les entreprises du carbone et les éco-organismes dominent encore. Notre modèle fonctionne à rebours : il produit, consomme et gère les conséquences sans refonder la logique de production. La réindustrialisation ne se décrète pas, elle se construit localement. Dans bien des zones industrielles, les entreprises travaillent côte à côte sans jamais coopérer.
Les territoires, grands absents
La faiblesse française tient d’abord à la posture de l’État. Depuis trente ans, il gère sans orienter. À l’opposé, la Chine, avec son plan Made in China 2025, s’est dotée d’une stratégie claire. Et les États-Unis, avec l’Inflation Reduction Act, adopté sous la présidence de Joe Biden, ont fait du patriotisme industriel un levier assumé de puissance.
En France, on ne croit pas non plus aux territoires, au local. Pourtant, réindustrialiser la France, ce n’est pas simplement ouvrir des usines. C’est rebâtir une culture, un cadre cohérent où production, écologie et politique se répondent. Nous, industriels, élus locaux et parlementaires, dirigeants de pôles de compétitivité, participants au colloque de l’Abbaye de Valasse sur la réindustrialisation proposons un pacte de stabilité fondé sur les « trois 5 » : cinq ans de stabilité des normes, y compris environnementales, cinq ans de stabilité fiscale pour les industriels et les territoires, et des contrats territoriaux de cinq ans entre État, régions et intercommunalités, garantissant pour les sites industriels prioritaires des règles d’implantation claires et des financements pérennes.
Car sans vision stable, aucun entrepreneur ne prend le risque d’investir dans l’industrie. Et sans industrie, aucun pays ne maîtrise son destin. Il est temps de redonner à la France une culture industrielle – non par nostalgie, mais pour bâtir un avenir durable, collectif et souverain. »
Le texte proposé par Virginie Lutrot (Présidente de Caux Seine Agglo) est cosigné par Éric Dehouck (Dg Eastman France), Christelle Didelot (Dg Façon de Faire), Benoît Laignel (délégué France GIEC et co-Président du GIEC Normandie), Hervé Morin (Président de la Région Normandie), Vanina Paoli-Gagin (Sénatrice LIRT de l’Aube), Marie-Agnès Poussier-Winsback (Députée Horizons de la Seine-Maritime et vice-présidente de l’Assemblée nationale), Frédéric Van Gansberghe (Pdg de Futerro), Gérard Leseul (Député PS de la Seine-Maritime), Anne-Sophie Romagny (Sénatrice UDI de la Marne et Présidente du groupe d’études Industrie), Bastien Coriton (PS) et Dominique Metot (indépendant), tout deux conseillers départementaux de Seine-Maritime.